Être acteur : le « je en jeu »

 

L’acteur est un porte-parole, il porte la voix pour faire entendre un poème, il sait aussi parler sans ne rien dire, c’est alors qu’on dit qu’il a de la présence (Lacan apprécierait). Le poids des mots ne pèse alors plus lourd. À quoi pense-t-il ? Ça c’est intéressant. Qu’est-ce qu’il entend par ses silences ? Didier Anzieu a dit aussi : Toute pensée est une pensée du corps. L’être humain pense d’abord avec les pensés  d’autrui. 11  En l’occurrence, le personnage joué par l’acteur pense d’abord avec les pensées du spectateur.

Un des principaux problèmes que l’acteur doit affrontés dans son idéal de liberté de création, c’est le metteur en scène. Jacques Lacan a dit : je ne parle jamais de la liberté. Ce terme me fait rire. 12 - comme il le dit de la communication, nous l’avons cité précédemment  - Et Jacques Lacan, malgré son humour, n’était apparemment pas là pour rigoler.

Mes premiers professeurs mon appris l’allégeance au metteur en scène. L’allégeance, ça pèse aussi et c’est un jeu dangereux. Le metteur en scène ne sait souvent pas grand-chose mais, pour des raisons politiques, il aime à laisser entendre le contraire.

 

 Au début de leur relation amoureuse, l’acteur accorde au metteur en scène ce prétendu « savoir » et le metteur en scène, de son côté, présuppose à l’acteur un « savoir-faire ». Dans les angoisses paniques d’une création et du manque d’inspiration fréquent du grand manipulateur, cette présupposition de savoir-faire de l’acteur deviendra vite une exigence pressente du metteur en scène afin de sauver les meubles, c'est-à-dire le spectacle. Entre un metteur en scène et son acteur, il y a souvent fausse donne et transfert de fausse donne, les dés sont pipés, le jeu (de l’acteur) est fait (fabriqué ou réchauffé), mais alors l’acteur, lui, n’est pas réellement là, et bien évidemment rien ne va plus, le voilà triste et frustré. « No-problemo » comme dirait un des héros créé par Matthew Abram Groening 13, on te dit que ce n’est pas grave, ce n’est que du théâtre après tout.

La majorité des metteurs en scène que j’ai rencontré (terme abusif) feraient de très mauvais thérapeute. Tel n’est généralement pas leur rêve et ni leur désir, d’autres priorité s’imposent à eux : gérer leurs propres névroses, asseoir leur pouvoir et mener au mieux leur carrière. Comme dans le cadre d’une thérapie, le transfert est l’enjeu majeur de la relation acteur – metteur en scène, mais tous deux en jouent un peu comme Monsieur Jourdain fait de la prose. De même que la prose de Jourdain a peu de chance de faire de la bonne littérature, la relation metteur en scène - acteur n’est qu’exceptionnellement thérapeutique. Le metteur en scène n’est pas là pour soigner ses acteurs, il est le plus souvent dans l’urgence « de la production », il joue du transfert comme d’un outil, et souvent de manière perverse, quitte à en rendre malades quelques uns au passage. (La paranoïa et la dépression devraient être reconnues comme maladies professionnelles dans le spectacle, voire même comme accident du travail)

Parlant du jeu dans le cadre d’une psychothérapie, Winnicott dit : Jouer doit être un acte spontané, et non l’expression d’une soumission ou d’un acquiescement.14 J’avoue que je rêve secrètement de pratiquer le jeu d’acteur dans telles conditions. C’est rare. C’est en tout cas comme cela que j’aime à le transmettre.

 

 Lors d’une conférence, le 13 octobre 1972, jour de mon huitième anniversaire, ( j’ajoute  lyriquement : « Atteignais-je justement l’age de raison pour l’entendre » ?). Jacques Lacan a dit : « Pendant un certain temps, on a pu penser que les psychanalystes savaient quelque chose ; ce n’est plus très répandu (…) Ils en savent un peu, mais ils ne savent pas qu’ils le savent, comme l’inconscient ».15

 

 La plupart des metteurs en scène font inconsciemment de l’art-maladie, ils engendrent plus de symptômes qu’ils n’en soignent et pour paraphrasé Lacan je dirai : «  inconsciemment le mot à l’inconvénient d’être négatif »16. C’est certainement la fréquentation des metteurs en scène et la quête de relations plus positives pour mon propre équilibre qui m’a consciemment orienté vers l’art-thérapie (consciemment, le mot a l’avantage d’être positif).  J’ai appris de Michel Bouquet avec qui j’ai eu la chance de travailler que c’est l’acteur qui « sait » - c’est lui qui a les solutions, pas le metteur en scène -,  et je complèterai ceci en disant que c’est le metteur en scène qui a  le « savoir faire ». L’acteur gère les agitations internes du personnage, le metteur en scène gère les agitations externes de l’équipe artistique, c’est le garant du groupe, le chef.

 

 Etymologiquement, Roland Gori nous dit : « Acte » provient d’un emprunt au latin actum, au pluriel acta, dérivé du verbe agere signifiant « faire » comme du grec agein dans le sens «pousser devant soi », mais cette signification de « fait ou manière d’agir » entre en concurrence dans l’usage du latin médiéval avec acta qui signifie « pièce juridique » (chartre). Et au XIVème siècle, le mot apparaît en français avec le sens «  contrat entre particuliers », ou encore au XVIème siècle de « déclaration devant un tribunal ». Il prend ensuite le sens aussi bien « d’action d’éclat » que de « récit » (actes des apôtres), de «publication» ou  encore «épisode, partie d’une narration» ou d’ « une pièce de théâtre». 17

L’acteur porte mal son nom. Il est plus du côté de l’ être que de celui du faire. Il ne fait pas semblant, il est semblant, miroir de l’homme.

Pour reprendre les notions d’élément masculin et féminin de l’individu chez Winnicott qui pressent que l’élément masculin fait [does] alors que l’élément féminin (chez l’homme comme chez la femme) est [is] 18 ; l’acteur cultive ses éléments féminins. Il se met en danger pour être désirable, excitant - Excitant implique : pouvant faire quelque chose à l’élément masculin d’un individu.

 

 L’acteur n’est pas un faiseur mais un interprète. La vérité du personnage dont il joue est celle qu’il a fait passer par la réalité de son corps et dans ces mots répétés ou cette histoire apprise qui vont se frotter à sa propre histoire et à ses écorchures. C’est un écho, au-delà du raisonnable, écho de son propre inconscient.

« Après être – faire et être amené à faire. Mais d’abord, être » nous dit Winnicott 18 b. Le théâtre est une métaphore de la vie.

 

 Etre acteur, c’est aussi apprendre  à faire avec les autres. Le pathétique du théâtre, c’est le sérieux avec lequel chacun finit par se prendre au jeu, comme chez les enfants, ce n’est pourtant que du théâtre et il n’y a qu’accidentellement mort d’homme. Lacan l’a-t-il dit ? Le sérieux, ça fait rire. Il y a quelque chose de commun avec la poésie d’un footballeur qui courre avec toute son application d’adulte et l’énergie d’un enfant après un ballon dans l’espoir de marquer un but. Il aura beau parler technique et gestion du match à la fin de la rencontre, donner une crédibilité adulte à sa pratique, il aura avant tout «  joué au ballon » pendant 90 minutes, et c’est bien. C’est ce que le public supporter rêveur et joueur est venu chercher. (Si le football n’avait été que ça, j’aurais certainement aimé y jouer ou bien l’applaudir.

 

 

 

 

 11.Didier Anzieu, cité par André Green / Le penser, du Moi-peau au Moi-pensant in Didier Anzieu : la psychanalyse des limites / p 155

 

 12.Jacques Lacan / « Jacques Lacan parle » / documentaire filmé réalisé par Françoise Wolff /extrait d’une conférence de J. Lacan du 13 octobre 1972 à Louvain / Bibliothèque du Centre Pompidou

 

 13. En référence du personnage de série télévisée animée Omer Simpsons créé par Matthew Abram Groening

 

 14. Donald Woods Winnicott / Jeu et réalité /1971 / 1975 pour la traduction française / Édition Gallimard / Coll. folio / p104)

 

 15. Jacques Lacan / « Jacques Lacan parle » / documentaire filmé réalisé par Françoise Wolff /extrait d’une conférence de J. Lacan du 13 octobre 1972 à Louvain / Bibliothèque du Centre Pompidou

 

 16. L’inconscient… Le mot a l’inconvénient d’être négatif. (Jacques Lacan / Psychanalyse / Interview tournée en 16mm / réalisée par Benoît Jacquot et Alain Miller/ INA, 1974)

 

 17.Roland Gori / La preuve par la parole / Édition Érès / p 130

 

 18.Donald Woods Winnicott / Jeu et réalité /1971 / 1975 pour la traduction française / Édition Gallimard / Coll. folio / p154

 

 18b. Donald Woods Winnicott / Jeu et réalité /1971 / 1975 pour la traduction française / Édition Gallimard / Coll. folio / p161

Extrait de la soutenance de mémoire de Paul Predki du 28 août 2009 dans le cadre de sa Certification de Praticien en Art-Thérapie par l’institut Profac en Arles

paulpredki.com / art-thérapie