Comme un chat aux enfers

Atelier d’écriture sur le Roman Policier

Dispositif proposée par Danielle / mise en pratique par Paul Predki

 

Phase 1 : description rapide de six personnages : une victime, un fou, un policier, un témoin, un personnage mystérieux. Choisir l’un de ces personnages et étoffer son portrait.

 

La victime : Germaine, femme aux formes généreuses employée d’entretien à la retraite anticipée.

 

Le fou : Gérard. Il dit qu’il s’appelle Marcel et qu’il porte des bretelles

 

Le policier : Michel DeRougevallon, fils de militaire, mère d’excellente éducation mais n’ayant jamais pu en faire la preuve à quiconque si ce n’est son rejeton et quelques intimes.

 

Le témoin : Jean-Yves Michard, 35 ans, célibataire pour l’instant. Jean-Yves a grandi près de Saint-Chamond, à Lorette. Son père était métallo. Sa mère s’est un peu occupée des enfants de tout le monde. Jean-Yves a toujours été relativement dans la moyenne de la nature humaine. Parfois un peu en dessous, mais jamais franchement au dessus. Jean-Yves est titulaire d’un Brevet Professionnel de Technicien dans le Bâtiment et les Travaux Publics.

Jean Yves est un homme de taille moyenne en très légère surcharge pondérale; c’est du moins ce que dit « le Dom », allias Dominique, son camarade de muscu.

Jean-Yves est un peu dégarni sur le dessus du crâne. Son visage est un peu anguleux. Il n’a pas un physique désagréable, et quand il fait quelques efforts vestimentaires, il est assez séduisant.

Alors qu’il sortait les poubelles de l’immeuble dans lequel il réside, dans la soirée du vendredi 13 février, probablement autour de 21 heures, il a entendu des cris et s’est alors précipité dans la rue pour « voir ce qu’il se passait ».

 

Le personnage mystérieux : un homme habillé en blanc, comme pour jouer dans un orchestre de Jazz New-Orleans sur un bateau à aube descendant le Mississippi.

 

DeRougevallon ne sentait pas ce Michard. Rien ne justifiait ce sentiment mais DeRougevallon appelait cela « l’instinct ». Il avait décidé d’appliquer sa méthode. Certains de ses collègues avaient pu en rire, mais DeRougevallon s’accrochait à sa méthode : faire mijoter le gigot sans qu’il le sache.

Cela faisait déjà trois heures que Jean-Yves attendait. Il était prêt à témoigner, il l’avait dit ; mais il ne pensait pas que cela allait prendre autant de temps.

 

Phase 2 : imaginez un animal, un évènement ou un élément dangereux susceptible d’ajouter une dimension fantastique à l’histoire.

 

La première faille dans la chaussée est apparue rue des lilas à l’automne dernier. La dégradation a été lente mais progressive. Pour commencer, la fente longea la bordure du trottoir sur laquelle plus de trois générations d’enfant déjà avaient jouées aux funambules. Le jeu, ces derniers temps, était devenu sérieusement intéressant. Car même si l’étroitesse relative de l’écorchure bitumeuse ne permettait pas encore une chute sérieuse, une profondeur abyssale se laissait deviner; et plusieurs chats déjà, de gabarit plus modestes que leurs petits maîtres, avaient disparus on-devinait-un-peu- . Les enfants les plus cruels en avait vite fait un nouveau jeu : jeter le chat aux enfers.

 

DeRougevallon, suivant scrupuleusement sa méthode éprouvée, avait procédé à un premier mini-interrogatoire du témoin Michard dès l’arrivée de ce dernier au commissariat du cours fauriel. Il avait organisée l’interruption de cette première phase par un coup de téléphone impromptu-entre-guillemets passé par son collègue de la réception des plaintes. Il avait laissé Michard planté là, histoire de le faire revenir un peu (deux heures) dans les oignons de ses premières allégations. Quelque chose d’un peu trop préparé! Derougevallon avait horreur des récits préparés. Que devenait le plaisir du métier si les témoins, les suspects – peu importait, au fond, ils étaient tous des hommes de chair et de sang - Que devenait le plaisir du re présentant de l’ordre, s’il devait consommer des récits fades, digérés, qui ressemblaient déjà au procès verbal qu’il aurait lui-même à rédiger?

 

« Alors que je sortait les poubelles de l’immeuble, dans la soirée du vendredi 13, probablement autour de 21 heures, j’ai entendu des cris. Je me suis précipité pour voir ce qui ce passait.

- Habitez-vous du côté pair ou impair de la rue des petites sœurs des pauvres? » lui demanda DeRougevallon juste avant que le coup de téléphone impromptu-entre-guillemets ne vienne interrompre cette première phase de l’audition d’un témoin qui avait tout d’un bon suspect.

On connaissait le nom de la victime. Les camarades pompiers avaient remonté son sac à main. Elle s’appelait Germaine Bénalla. Michel DeRougevallon était toujours fasciné par la nature humaine ; cette femme avait fait une chute de plus de quinze mètre, disons, c’est comme tomber d’un immeuble de cinq étage, mais elle avait gardé son sac à main collé contre elle. Les femmes et leur sac à main.

Phase 3 : le suspens

Germaine Bénalla remontait la rue des lilas côté impair. Elle rentrait probablement de sa permanence au restaurant du cœur, elle voulait être rentrée pour son programme du vendredi soir. Il devait donc être un peu moins de vingt-et-une heures, la longue pause publicitaire n’était certainement pas terminée.

Côté pair, descendait Gérard, à cloche pied, à la limite de la bordure extérieur du trottoir. La règle qu’il avait fixée à son jeu ce soir était devenue plus stricte :

NE PAS FAIRE PLUS D’UN PAS ENTRE DEUX BORDURES

ET INTERDIT DE MARCHER SUR LES TRAITS.

La règle n’était pas si difficile à suivre et le jeu n’était pas impossible si on le pratiquait sur ses deux jambes. À cloche-pied, il devenait périlleux. Au passage de la troisième bordure, Gérard eu énormément de difficulté à stabiliser son équilibre.

Son mollet tremblait, son corps retrouva tant bien que mal son rôle de balancier. Il se demanda, l’éclair d’un instant, s’il ne pouvait pas déroger à la règle imposée quand son regard découvrit la figure filiforme d’un homme en blanc qui lui demanda comment rejoindre le Mississippi.

Note de l’auteur : Le Mississipi est un fameux Jazz-club spécialiser dans le répertoire New-Orleans. On y sert un excellent whisky et un large choix de bière. Le patron est un ami, dites-lui que vous venez de ma part.

 

Phase 4 : conclure le récit

À la fin du temps de mijotage DeRougevallon revint au bureau où il avait laissé Michard revenir dans les oignons de ses allégations (2 heures). Avec une mine de merlan frit, il lui présenta ses excuses en blâmant le manque d’effectif, puis il reprit la déposition du témoin.

« Il y avait cet homme qui poussait des cris. Ilse tenait à cloche-pied. Il criait quelque chose comme : fout-moi le camp… c’est à moi de passer… je n’ai pas le droit de mordre. Je ne comprenais pas trop. À mon avis, il n’avait pas sa tête complètement sur les épaules pour se balader à la nuit tombée à cloche-pied au bord d’un trou pareil. Il gueulait. Il paniquait au bord du précipice. À ce moment-là, la dame un peu forte lui a répondu. Quelque chose comme : ça va monsieur. Et lui parlait d’un homme en blanc qui ne voulait pas le laisser passer. Alors la dame un peu forte s’est un peu trop rapprochée. Elle ne devait pas être passée par  là à la lumière du jour. Elle ne devait pas savoir ou peut-être avait-elle oublier. Enfin bref, elle s’est avancée.

J’ai entendu comme le cri d’un chat qui tombe dans l’abîme. La grosse dame avait disparu. J’ai vu le gars se pencher au dessus du gouffre. J’ai bien cru qu’il allait sauter à son tour. Il a dit très fort, comme si elle pouvait encore l’entendre : JE M’APPELLE MARCEL, JE PORTE DES BRETELLES. Puis il est partit à cloche-pied en suivant le bord du précipice.

 

DeRougevallon racla sa gorge par deux fois et dit assez machinalement : « tu me prends vraiment pour un con ». (il sort)

Suivant le processus de sa méthode, DeRougevallon devait sortir du bureau sans explication à la fin de la réplique (Tu me prends vraiment pour un con). Comme l’acteur fait fi des didascalies ancestrales et peut-être un peu poussiéreuses, Michel DeRougevallon oublia le protocole. Cette fantaisie d’un instant l’amusa. Il pensa à la tête de son militaire de père. Il pensa à la bonne éducation de sa mère. Il répéta, de manière ludique, saccadée et rythmique, dans un crescendo : « Tu me prends vraiment pour un con ». Il ajouta : « Mon couillon ». Il sortit sont calibre et le planta sur le front de l’individu –trou du cul- Michard – pleurnichard – Tu vas la fermer ta grande gueule avec tes histoires à la con – pauvre con, rima-t-il, un peu pauvrement.

Le téléphone sonna. C’était sûrement le collègue de la réception qui le rappelait à l’ordre du protocole entre guillemet. Le lieutenant DeRougevallon détourna le calibre et explosa le téléphone à la con. Il tendit à Jean-Yves Michard sa déposition. Jean signa en surveillant le calibre de DeRougevallon. Le lieutenant travailla d’un geste élégant au rangement du 38 dans son holster. Il pensa une nouvelle fois à son père et à sa mère.

« Merci de votre collaboration, vous pouvez disposer ».

Très bas, entre ses dents, il ajouta « couillon ».